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LES ROSES NOIRES ET LA QUESTION DU PARTAGE DE LA PAROLE
Propos recueillis par Michel Rabaud, 2012

Au cours d'un entretien, Michel Rabaud et Jean-Pierre Chrétien dégagent l'apport du film pour le projet d'éducation populaire Paroles Partagées, qu'ils contribuent à animer.


Jean-Pierre Chrétien
Il faut d'abord rappeler en quelques mots les grandes lignes du projet Paroles Partagées et ce qu'il vise. Porté depuis quelques années par six fédérations d'éducation populaire, ce programme interroge, sur l'ensemble du territoire, des expériences et des actions qui permettent de reprendre une parole souvent occultée ou confisquée par les spécialistes de la communication commerciale, politique ou médiatique. Il s'agit de renouer avec une expérience proprement démocratique en se réappropriant une parole dont on soit l'auteur, orientée vers le bien commun. Le but n'est pas seulement de participer à des groupes de paroles, de s'exprimer pour s'exprimer, mais de retrouver les conditions de la prise et du partage de parole, pour aller ensemble en direction de l'action publique, pour habiter réellement le monde où nous vivons. Le premier apport du film Les Roses noires est de porter le regard sur la langue même que nous parlons, et selon une figure originale : ce sont les locutrices elles-mêmes qui ouvrent l'analyse de leur propres pratique langagière. Cet autoquestionnement me paraît très fécond, car la prise de conscience des postures langagières est une condition nécessaire pour pouvoir partager la parole.


Michel Rabaud
Cette prise de conscience est aiguë et remarquablement intelligente tout au long du film, mais ne va pas de soi. Elle est livrée de manière problématique, voire dialectique. La langue des cités est qualifiée de "entre nous" par les jeunes filles du film, et s'oppose à la langue standard moyenne, qu'elles nomment, comme à l'école, "français soutenu". Comme on peut s'y attendre, ce français soutenu peut être source de blocages et d'humiliation lorsqu'on s'y expose de manière tendue : recherche d'emploi, langue du travail ou incursions dans le centre des villes. Du reste, cette tension rappelle la tension traditionnelle entre patois des villages et français des villes. Certaines évoquent un "mur" linguistique entre banlieusards et parisiens. Cette différence est parfois revendiquée avec fierté comme identifiante (je peux imiter les parisiennes, mais je ne veux pas, car c'est ridicule), parfois minimisée avec justesse ("c'est la même langue avec des mots différents"), parfois regrettée ("ils parlent bien, j'aimerais parler comme eux").


JPC
De fait, ces jeunes filles replacent dans la langue la question de l'identité, en l'éloignant des clichés socio-ethniques réducteurs, inlassablement ressassés. Cette identité invoquée (cet "entre nous") est collective et non communautaire. Loin d'être simpliste ou sanctuarisée, elle est une représentation en mouvement, nécessairement problématique. Je suis frappé par l'acuité de leur regard, et par leur agilité à théoriser leur propre langue. Elles affirment leur légitimité à parler la langue qu'elles parlent, elles savent pourquoi elle la parlent et d'où elle vient : cette réflexion qui s'inscrit dans le temps leur donne un recul critique utile qui leur permet de se redéfinir à l'intérieur de la langue, de ne pas être dupe de ce qui s'y dit, de ce qui s'y fait.


MR
Elles inscrivent aussi leur réflexion dans l'espace, car la langue des cités est avant tout locale, et bouge d'un endroit à l'autre. Elles revendiquent la propriété de certains mots, de certaines expressions, en protestant parfois contre le chapardage lexical par d'autres quartiers. On pourrait dire que cette langue est plus un dialecte qu'un argot.


JPC
Oui, car l'argot est communautaire. Qu'il s'agisse de celui des malfrats ou de certaines professions, l'argot cherche à cacher et à réserver la communication à un groupe fermé. Tout au contraire, la langue des cités se présente comme une véritable langue vivante qui ne vise pas plus à menacer ou à occulter qu'une langue étrangère constituée. En marquant les différences dialectales avec le français standard, ces jeunes filles ne cherchent pas à exclure, mais nous proposent d'entendre et de mesurer ensemble ces variations et ces écarts. Je ressens cette invitation à la différence comme un accueil et non comme un rejet. Et cela d'abord parce cette langue est pour elle un véhicule, qu'elles ont beaucoup de choses à nous faire comprendre et qu'elles le disent fort bien.


MR
Leur articulation, leur brio et leur sens de la formule sont d'ailleurs étonnants, au moment même où elles mettent en cause l'écart entre la langue des cités et la langue correcte et doutent de leur maîtrise du français standard. Cette éloquence expressive, et le regard lucide et critique qu'elles posent sur les faits de langue, ont du reste un effet retour sur nous, les spectateurs du film, en nous obligeant à mettre en question notre propre parlure et la manière dont nous sommes perçus et compris.


JPC
Je vois même là une question préalable à toute entreprise de partage de parole : il y a des outils méthodologiques à développer pour garantir la possibilité même de la communication, pour assurer l'intercompréhension entre différents registres de langue, pour fixer le statut de la parole experte et surtout peut-être pour prévenir l'intimidation par les beaux parleurs.


MR
À cet égard, le film pose avec force la question de la langue comme arme ou comme outil de domination. Langue des professeurs, langue des centres-villes ou langue des garçons, la langue peut blesser, peut humilier, autant sinon plus que des violences physiques. Comme le dit l'une de ces jeunes filles dans une formule bien frappée : "les bleus, ça passe, les mots, ça reste".


JPC
Quand elles s'appellent "mon frère" et non "ma sœur" entre filles, elles ne sont pas dupes et s'approprient volontairement et consciemment les outils de la domination : on reprend du pouvoir en prenant la langue des hommes. Apercevoir ce mécanisme de domination niché à l'intérieur de la langue et en prendre conscience sont absolument décisifs pour permettre le partage de parole. Là encore, je vois des outils de réflexion indispensables pour notre projet Paroles Partagées.

Actus
Formations 2017
10/03/2017

Le collectif Paroles Partagées vous propose 2 formations :

1. De la parole à l'action citoyenne : Paroles partagées au cœur de l'éducation populaire.

2. Développer des alliances locales pour favoriser le pouvoir d’agir des habitants, une Formation-action, sur la méthode du community organizing "Cityzen UK".

Résultats du Concours Radio Paroles Partagées 2016
10/05/2016

Le jury du Concours Radio Paroles Partagées 2016 s'est réuni le 13 avril dernier pour désigner, parmi les 41 productions sonores proposées, les 3 lauréats de cette cinquième édition, dont le thème était : "Partager la parole, pour agir et transformer".

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Formation 2016
10/05/2016

Vous pouvez d'ores et déjà vous inscrire aux prochaines formations qui auront lieu en juin 2016 sur le thème :

De la parole à l’action citoyenne

Paroles partagées au cœur de l’éducation populaire

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Concours Radio 2016
22/01/2016
Informations et documents concernant le prochain Concours Radio 2016. Date limite de dépôts des dossiers DIMANCHE 27 MARS 2016.
Parlement Ephémère Immaginaire International
15/07/2014
Du 3 au 14 septembre 2014, des groupes de jeunes bosniens, allemands, tunisiens, palestiniens et français se retrouvent pour une expérience politique et poétique.
Formation action Paroles Partagées 2014
25/04/2014

1, 2 et 3 juillet et 30, 1er et 2 octobre

La finalité de cette formation action est d’outiller des porteurs de projets associatifs afin qu’ils soient mieux à même de lancer ou faire évoluer des actions qui mettent la parole partagée au coeur du projet.

A l'écoute, une émission consacrée au concours radio !
10/02/2014
Emily Vallat, lauréate de l'édition 2011, reçoit Dominique Garet pour parler de la troisième édition du concours radio organisé par le collectif Paroles Partagées. Retrouvez l'émission de Radio campus Paris.
Débat public : Quel rôle peut jouer le droit dans la mondialisation ?
24/01/2014

 Jeudi 6 février 2014 à 18h à Paris


Lieu : Le Vent se lève, tiers lieu artistique et culturel,
181 avenue Jean-Jaurès à Paris 19ème
(Métro Ourcq)
Débat public avec Mireille Delmas Marty, à partir de son livre" résister, responsabiliser, anticiper" (Le Seuil, 2013)

 
Citation
Soyons les changements que nous voulons voir dans le mondeGandhi
« Il n’y a qu’un moyen de savoir, c’est de se mettre en route ».
Bergson
 
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11/09/2012
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